Jean Giono de 1935 à 1950 :

pacifisme et années de guerre

De 1935 à 1939, l’éclairage change : le nazisme s’élève, la guerre menace. Pour la seule fois de sa vie, l’anarchiste Giono s’engage. D’abord pour la paix : il milite comme pacifiste intégral, et proclame que si un conflit éclate, il n’obéira pas. Proche des communistes pendant quelques mois, il s’en sépare bientôt *: ils ne lui pardonneront pas.

* En février 1934, souhaitant rejoindre un groupe pacifiste afin d’œuvrer plus efficacement contre la menace de guerre, Giono adhère à l’Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires, proche du communisme. Lorsqu’en 1935 l’URSS et les communistes français approuvent le réarmement, Giono, « pacifiste intégral », s’en détache.

Mais son combat est plus général : il est dirigé contre la civilisation technique moderne et annonce l’écologie. L’auditoire est large. Un roman comme Que ma joie demeure (1935), un essai comme Les vraies richesses (1936) enthousiasment nombre de jeunes.

Autour de Giono, à partir de septembre 1935, puis deux fois par an jusqu’en 1939, se tiennent au Contadour, sur les plateaux de haute Provence, des réunions d’esprits libres. Cela lui vaut une réputation de gourou injustifiée, car il ne prêche pas et garde sa simplicité et sa gaîté.
En pleine possession de ses moyens, il s’abandonne au jaillissement créateur. Il veut chanter « les rythmes mouvants et le désordre ». La taille de ses livres se gonfle, et ils s’achèvent désormais en catastrophe comme Que ma joie demeure, quand ils ne relatent pas une catastrophe, comme l’épopée de Batailles dans la montagne (1937), figure de la guerre à venir.
Dans l’un et l’autre, les héros sont des sauveurs.

Mais la guerre éclate. C’est l’échec des efforts de Giono, l’effondrement de ses illusions. Il s’est cogné au réel et n’a sauvé personne. Désespéré de devoir être infidèle à son engagement, il se laisse mobiliser pour ne pas laisser sa famille sans ressources. Il est aussitôt arrêté et emprisonné pendant deux mois à Marseille pour pacifisme. Libéré, il abandonnera toute action et toute prédication, et prendra ses distances avec le Contadour cet échec.

La période de la guerre est difficile. Giono ne parvient à finir aucun des romans qu’il commence. Il est à court d’argent. Il aide et recueille des juifs, des communistes, des résistants pourchassés. Il écrit en 1943 une pièce de théâtre, Le Voyage en calèche, dont le héros résiste à une occupation étrangère. La censure allemande interdit la représentation, mais nul ne le sait. L’opinion retient seulement qu’un hebdomadaire pro-allemand a publié un roman de lui commencé avant-guerre et sans aucune implication politique.

Peu après la Libération, en septembre 1944, il est à nouveau arrêté ; il passe cette fois cinq mois en détention, à Saint-Vincent-les Forts. Le Comité national des écrivains, dirigé par l’extrême-gauche, lui interdit toute publication : aucun livre de lui en 1944, 1945, 1946. Encore de 1947 à 1950, il est pratiquement mis en quarantaine. Il est classé, à tort, parmi les « collaborateurs », lui dont on ne peut citer un seul mot pour le nazisme ou pour Vichy. Il dédaigne de répondre aux accusations. Sa seule défense sera d’écrire pour remonter la pente.