Jean Giono de 1951 à 1970 :
grands cycles romanesques et découverte du cinéma
Pendant sept ans, délaissant essais et théâtre, il suit sa voie primordiale, le roman, en se renouvelant, en se refusant à « faire du Giono », en se centrant non sur la nature, mais sur les hommes, surtout sur les caractères d’exception. Simultanément, il donne deux directions à son œuvre. C’est d’abord le cycle dit « du hussard », placé sous le signe de l’Arioste, de Stendhal et de Mozart, où un jeune aristocrate traversera la Provence en proie à une monstrueuse épidémie de choléra, avant d’aller se battre pour la liberté dans l’Italie de 1848. Suite de romans d’aventure linéaires, cavaliers, brillants, sur fond d’horreur, de désagrégation sociale et d’égoïsme (Le Hussard sur le toit, 1951, Le Bonheur fou, 1957).
C’est en second lieu l’ensemble des Chroniques romanesques, certaines situées au XIXe siècle comme le cycle du hussard (Giono s’écarte alors de son temps), d’autres de nos jours. Une série de livres dont chacun a son mode de narration propre, où tragique et comique se côtoient (Giono avait songé à les regrouper sous le titre d’ « Opéras bouffes ») mais où domine la noirceur, notamment dans Un roi sans divertissement (1947) et Les Âmes fortes (1950) : le mépris et la haine, autrefois inconnus de Giono, font désormais partie de son univers.
Noé (1948), où, à Manosque et à Marseille, l’écrivain rêve de ses personnages passés ou possibles, occupe une place à part dans cette série et annonce le nouveau roman. Ces Chroniques complexes, parfois déroutantes, sont souvent aujourd’hui tenues pour ses chefs-d’œuvre.
A compter de 1951, Giono a repris la place qui lui est due. Il est élu à l’Académie Goncourt en 1954. Il se permet désormais de voyager – Ecosse, Espagne, surtout Italie – et de faire des séjours à Majorque. Il est devenu un sage, un lettré plein d’humour. Il se change du roman en écrivant des livres de voyage, de compte-rendu judiciaire, d’histoire, auxquels il impose sa marque personnelle. Il donne des chroniques d’humeur à des journaux de province.
Il s’oriente vers le cinéma, écrivant des scénarios, des dialogues, faisant même de la mise en scène. Ses romans, plus espacés, gardent leur intensité, leur poésie, leur vivacité de narration (Ennemonde, 1964, Le Déserteur, 1966, L’Iris de Suse, 1970).
Son oeuvre ne connaît pas cette retombée de célébrité qui suit souvent la mort d’un auteur. Viscéralement, dans sa vie, Giono a été un fabulateur effervescent. Comme écrivain, il est un créateur de mondes. Poète d’une paysannerie rêvée avant 1939, robuste, subtil et ironique inventeur de psychologies imaginaires dans ses sombres Chroniques d’après-guerre, mais toujours poète, ouvert à toutes les sensations et prêt à les inventer au besoin, créateur d’images autant que Hugo, épris de paix, de musique, de générosité, il joue d’un clavier stylistique et narratif dont l’ouverture, la vivacité et la richesse ont peu d’équivalents. Giono, ce solitaire, est solidement installé dans les sommets de notre littérature.
Texte de Pierre CITRON (Présentation parue dans le catalogue Célébrations nationales 1995, Paris, Direction des Archives de France, 1995, p.167).





