Quelques thèmes essentiels dans l'œuvre de Jean Giono
Jean Giono et le cinéma
« J’ai compris que, pour faire du Giono [au cinéma], il fallait que je m’en occupe moi-même »
Jean Giono - 1965
Cinéma, source de paradoxes
Jean Giono considérait le cinéma comme « un art mineur » mais il aimait s’y distraire. D’où un goût très vif pour le burlesque, les films d’action et d’aventures. Mais Giono fut cinéaste sans cesser d’opposer son plaisir d’écrivain à un certain dédain pour un moyen d’expression où trop de barrières entravaient son imagination : l’argent, la technique, voire les comédiens. Mais pour ce conteur-né, le cinéma n’est-il pas aussi un moyen de raconter ? Alors pourquoi ne pas s’en servir ? Et le cinéma occupera beaucoup Giono au cours de deux périodes de sa vie.
Entre 1938 et 1943, son refus des films que Pagnol
tire de ses romans le pousse à mettre la main à la pâte. Il rêve à
de grands films lyriques qui ne se feront pas. Après 1956, à l’apogée
de son œuvre romanesque, il se sent libre de répondre aux nombreuses
sollicitations des metteurs en scène et des producteurs. Pendant dix
ans, il écrit des scénarios originaux, des adaptations, dialogues,
commentaires : une production abondante, variée. Des projets restent
dans ses tiroirs, des rendez-vous sont manqués avec Abel Gance ou
Buñuel, mais des films se font et Giono lui-même passe derrière la
caméra en 1960 avec Crésus, en pleine « nouvelle vague ».
Il a
soixante-cinq ans.
Au départ toujours enthousiaste, il se décourage et s’irrite ensuite d’un instrument qu’il maîtrise mal. Mais en marge de sa création littéraire et sans rien ajouter à sa gloire artistique, le cinéma de Giono tient une place non négligeable et aujourd’hui reconnue dans son œuvre. Jean Giono fut écrivain et cinéaste.
Texte de Jacques Mény (Plaquette AGF, 1991)
Piéton de Marseille
« Soudain m’apparaît la ville comme une énorme masse amorphe et grisâtre couverte de pustules fumantes, de crêtes de coqs, de cicatrices ;
dans laquelle on ne comprend pas qu’il puisse y avoir une sorte de vie quelconque ; et cependant on la voit qui joue avec la mer, se servant
de petites palpes autour desquelles l’eau bouillonne. Et l’on commence même à voir une chose qui a un nom connu, et qui s’appelle l’étendue des
toits de Marseille, qu’on surplombe de cent mètres de haut et au-dessus de laquelle on tourne. »
Associer le nom de Giono à celui de Marseille peut surprendre au premier abord. Cette ville est pourtant très présente dans la vie et l’œuvre de l’écrivain que l’on réduit trop souvent à un poète paysan !
Outre de fréquentes visites, Giono fit à Marseille de longs séjours(1) : il entretint avec cette ville des relations complexes, et l’évoqua dans nombre de ses œuvres, notamment dans L’Eau vive, Triomphe de la vie, Le Poids du ciel, dans le cycle du Hussard, mais surtout dans un roman qu’il avait pensé intituler « Le Piéton », « Le Piéton vert », « Les Grands Chemins », « Le voyage à pied », « Noé ou le voyage à Marseille ». Ce sera finalement Noé, écrit entre novembre 1946 et juillet 1947.
« Ville d’or », cité fabuleuse livrée à la démesure et aux passions extrêmes, telle apparaît Marseille dans ce livre. On y voit Giono plonger avec ivresse dans ces « abîmes horizontaux », et transfigurer à l’envi les rues où il part « en maraude » : ainsi la mer envahit-elle soudain la rue de Rome, ainsi le commissariat du boulevard Baille se met-il à danser…
Avec une malice d’illusionniste, propre à désorienter le lecteur, Giono ne cesse de confondre les temps, de superposer les espaces, réels ou rêvés. Au voyage à Marseille, que le récit de « Noé » est censé nous rapporter (celui de l’automne 1946), viennent s’imbriquer les souvenirs d’autres séjours dans cette ville, et des évocations de domaines du siècle dernier, où Giono trouvait <i>« le romantisme des temps disparus ». A côté de ses amis bien réels, les Pelous, ou de passants tout à fait prosaïques, Giono rencontre des « âmes fortes », des personnages extraordinaires ou même les héros de ses propres romans passés ou à venir – Angelo le hussard, Adelina White, l’héroïne de Pour saluer Melville, qui le guide dans sa quête de fragments de paradis.
(1) Giono est emprisonné en 1939 au Fort Saint Nicolas pour avoir signé des tracts pacifistes. À la Libération, il est cette fois accusé injustement de collaboration et emprisonné à Saint-Vincent-les-Forts. Libéré le 31 janvier 1945, il est assigné à résidence dans les Bouches-du-Rhône. C’est ainsi qu’il passe plusieurs mois à Marseille chez ses amis Pelous.





